MICHEL BLAZY
Michel Blazy, "Mur de poils de carotte" (2000)
Michel Blazy est un maître de l’organique et de son évolution en live. Qu’il s’agisse de croissance ou de dégénérescence, ses œuvres affichent le vivant tout en étant vouées à une éphémère prestation. Entre art et biologie, le monde de Blazy oscille entre poétique et politique
"Mur de poils de carotte" (2000)
Mode d’emploi, ingrédients : purée de carottes,
Purée de pommes de terre, eau, CD Rom documentaire
Dimensions variables
Frac Midi-Pyrénées, les Abattoirs, Toulouse
Inv. : 2001.2.22
Sur les murs d’une salle du musée, une étrange substance d’un orange marbré s’est emparée des cimaises. L’odeur, âcre et chaude, renseigne avant même le regard : la moisissure s’étend en pompons blancs duveteux, en tâches verdâtres explorant tout le camaïeu de la décomposition. La purée de carottes et de pommes de terre en voit des vertes et des pas mûres ! Ou plutôt… est un peu trop mûre…
L’œuvre de Michel Blazy est en réalité une petite recette. Pour la réaliser, l'artiste n’intervient pas, il délègue la réalisation aux agents du musée, et son évolution relève du seul hasard, du « laisser-faire » Duchampien. Ce que le musée achète, c’est un protocole, qu’un petit classeur expose en quelques croquis. Une purée de carotte décongelée est mélangée à des flocons de purée de pomme de terre, et la mixture est posée comme un enduit sur le nombre de murs souhaités.
Deux murs étaient présentés en 2002 et 2010 aux Abattoirs, lors des expositions "Des oeuvres à vivre" et "10 ans : un musée, un Frac, une collection", alors qu’aux Moulins Albigeois en 2002, pour l'exposition "Instant mashed patatoïd - Michel Blazy", deux pièces complètes en étaient recouvertes. Cette recette n’est pas secrète, et si elle est réalisée à grande échelle dans des lieux d’exposition, elle peut tout aussi bien être exécutée à domicile sur un support réduit. Reproductible à l’envi, le principe est celui d’une œuvre qui n’a pas de forme intangible, son évolution aléatoire et variable s’adapte partout. Ainsi l’école élémentaire Ernest Renan de Toulouse a-t-elle tenté l’expérience avec ses élèves en 2005, avec l'exposition "Le musée vient nous visiter", mais elle a également été réalisée à l’Université de Toulouse II - le Mirail en 2004, à l'occasion de l'exposition "Comme à la maison".
Pour enclencher le processus de l’œuvre (l’avarie de la surface), l’enduit de carotte doit être bâché immédiatement après sa pose. La mini-serre aide à créer un environnement humide et chaud (que l’artiste préconise par une hygrométrie à 70% et une température de 20°C), favorable au développement des moisissures qui viendront moucheter les murs.
Et là commence la vie de l’œuvre. Contrairement à d’autres artistes qui montrent un produit frais gagné par la pourriture, Blazy l’utilise au moment de sa dégénérescence. En séchant ensuite, l’enduit de légume se rétracte et crée des fissures qui deviennent franches craquelures, et dont les débris chus au pied du mur doivent rester en place comme les témoins de la désagrégation en cours. Le Mur de poils de carotte est une mise en scène de l’éphémère en ayant lui-même une date de péremption, celle de la fin d’une exposition. Rien ne sera conservé, sinon des clichés documentaires de l’œuvre qui font partie de son protocole, et ainsi chaque reformulation de l’œuvre démontre à la fois sa singularité et son adhésion aux mêmes phénomènes biologiques et chimiques.
« Ça pousse, donc c’est vivant, un peu comme nous » (Propos des élèves de l'Ecole Ernest Renan)
Que doit-on voir dans ce délabrement de carotte : revient-on à la classique opposition du mort et du vivant dans une nouvelle forme de vanité ? Si dans la décrépitude progressive de l’installation il y a ce frisson de l’inéluctable, l’œuvre de Michel Blazy est loin de s’en contenter. Par ailleurs la sentence cartésienne revisitée par les jeunes élèves de l’école élémentaire Ernest Renan montre qu’ils ont tout compris… :
« Ce qui m’intéresse se situe du côté de l’être vivant, de sa fragilité aussi », déclare Michel Blazy.
Le Mur de poils carotte est une expérience qui fonctionne sur un mode autonome et vivant, évolutif. Ce que revendique l’artiste, ce sont toutes les énergies imperceptibles et vibrantes qui animent l’œuvre, que ce soient les bactéries vivantes de la moisissure, proliférant, en constante expansion incontrôlable et instable, ou encore les phénomènes de dégradations globaux de la surface, dessiccation, transmutation, pourrissement microscopique, craquelure, jusqu’à la désagrégation totale.
Ces énergies sont le moteur d’un développement autogénérateur, à la fois biologique et scientifique, qui a suscité un rapprochement de la part de Pascal Pique avec l’autopoièse (Voir l'article de Pascal Pique, "A l'épreuve du vivant", in Michel Blazy, cat. expo., Albi/Toulouse, Cimaise et Portique/Les Abattoirs/CCAC Wattis Institute/Galerie ArtConcept, 2002, p. 58-63) , une notion formulée dans les années 70 par les chercheurs Francisco J. Varela et Humberto Maturana. L’autopoièse désigne un système capable de s’autoproduire en continu, tout en formulant une identité et une organisation distincte de celles son environnement. Elle serait ainsi une condition nécessaire et suffisante au vivant, et se définirait par l’autonomie, l’individualité et l’unité. La résonance avec l’œuvre de Blazy est indéniable mais on ne saurait réduire cette réalisation à l’illustration du concept autopoiétique. Il participe cependant de l’affirmation du vivant, et cela dans l’art, d’une œuvre en cours d’évolution et synonyme d’une expérience sensible.
Dans cette vie se couple une évidente et paradoxale énergie mortifère, mais plutôt que de voir dans le mur de carotte une œuvre en voie de disparition, il faut y voir ce qui est en cours et en devenir, sur son plan processuel. « Ce n’est pas parce qu’elles sont éphémères que mes pièces sont des symboles de mort. Elles sont aussi coriaces que fragiles. »
Fragile est le matériau choisi par Blazy : de la purée de légume ; et pourtant, comme il l’explique, elle se met au service d’une œuvre coriace, résistante, et qui développe son propre métabolisme. Puis fragile redevient le matériau, en se crevassant, en gerçant. Ce vocabulaire épidermique convient bien à la description de l’œuvre, car le Mur de Poils de Carotte « incarne » une forme de vie, devient lui-même un être vivant. Le « Poil » de carotte, s’il n’est pas un clin d’œil au héros littéraire François Lepic, imaginé par Jules Renard, peut être vu comme une périphrase pour désigner la moisissure… et insister sur le caractère potentiellement charnel de la mixture. Comme une membrane animale ou humaine, elle revêt un pelage, ou une robe parfois semblable à celle d’un daim, puis se durcit, se parchemine en séchant, et devient plutôt carapace ou dos de pachyderme, voire même écorce agonisante.
« Mon travail a un rapport au vivant, pas à la nature. Chacune de mes sculptures est comme un être que je mets au point, et que j’observe dans différentes situations. Je vois davantage de liens de mes pièces avec la science-fiction qu’avec la nature. »