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ARTS VISUELS/ PLASTIQUES

LOUISE BOURGEOIS

Par SANDRINE LAVY, publié le vendredi 27 mars 2015 15:43 - Mis à jour le vendredi 27 mars 2015 16:59

Du haut de ses 96 ans, Louise Bourgeois évoque ses souvenirs d’enfance comme si elle parlait de ceux d’hier. Avec cette vitalité et ce franc-parler qui l’ont toujours caractérisée. « Tout mon travail des cinquante dernières années, tous mes sujets, trouvent leur source dans mon enfance. Elle n’a jamais perdu de sa magie, de son mystère, ni de son drame », écrit-elle.

La maison cellule
Dès l’entrée de l’exposition, Cell, une reproduction en marbre rose de la maison de famille de Choisy-le-Roi surmontée d’une guillotine donne le ton : chez Louise Bourgeois, l’art constitue un exorcisme. De son deuil de la France qu’elle quitte en 1938 pour aller vivre à New-York. Et surtout, des traumatismes de son enfance. « Cell (cellule en français), ce sont les gens qui se guillotinent à l’intérieur de leur famille », explique t-elle.

La démolition du père
L’artiste reçoit une éducation bourgeoise au début du 20ème siècle à Choisy. « Louise a eu une jeunesse dorée. C’est idiot de dire cela », fustige la « vieille dame » à l’esprit toujours aussi affûté. « Ma jeunesse fut pénible aussi. Avec des traumatismes. Il y avait comme un virus au sein de la famille ». Ce virus, c’est son père et les maîtresses qu’il ramène dans la maison familiale. La cruauté de ce père, traître et moqueur, prenant plaisir à humilier sa fille, la Louise adulte ne l’a jamais oubliée. D’où la nécessité de « recréer le passé sans quoi, on étouffe ». Et par cette confrontation, de régler ses comptes. Ainsi, dans la pièce The destruction of the father, Louise Bourgeois liquide la figure paternelle au milieu d’une cave recouverte de mamelles et de phallus dans une sorte de festin cannibale. Et en fait une créature monstrueuse, un sphinx qu’elle dote de deux paires de seins et à qui elle coupe la tête (Nature study). « Puisque j’ai été démolie par mon père, pourquoi est-ce que je ne le démolirais pas ? », s’interroge t-elle.

La mère araignée


Face à cette figure paternelle destructrice, une figure maternelle protectrice. La mère de Louise Bourgeois, c’est cette couturière, cette tisseuse… cette araignée omniprésente dans l’œuvre de l’artiste . Tantôt géante, en acier, tantôt visible uniquement pour le visiteur attentif, la mère araignée c’est cette « amie, parce que ma meilleure amie était ma mère, et qu’elle était aussi intelligente, patiente, propre et utile, raisonnable et indispensable qu’une araignée ».

L’art comme restauration
La maternité, la féminité, le corps, le couple, la sexualité, l’enfance… Autant de thèmes obsessionnels gravitant autour de celui de la famille. Qu’ils soient traités, selon les époques, sous forme de personnages totems en bois, de sculptures en latex, en plâtre, ou de figurines en tissu, tous témoignent d’une lutte quotidienne de l’artiste contre la dépression et la peur de ne plus être aimée. Le travail artistique tend ici à la réparation, à la restauration.
La fascination pour la sexualité
Et Louise Bourgeois va jusqu’au bout dans son désir d’exorciser le passé. Elle outrepasse même les interdits. Rejoue la « scène primitive » en représentant la chambre conjugale dans Red Room. Dénonce le traumatisme de la promiscuité par une orgie de personnages en tissu rose dans Seven in bed, redonnant par là même forme au complexe d’Œdipe. En nommant Fillette une sculpture de pénis en latex, elle repousse encore plus loin les limites, s’interrogeant sur l’ambivalence entre le féminin et le masculin. Dans son approche de la sexualité, de l’identité et du corps, Louise Bourgeois fait figure de pionnière. En presque cent ans, elle a traversé le surréalisme, l’expressionnisme, l’abstrait … sans jamais appartenir à un seul de ces mouvements. Unique, cette artiste pour qui la vie est indissociable de l’art ne cesse de créer pour faire revivre cette enfance qui l’a tant marquée. Choquante ? Peut-être bien. Mais surtout profondément touchante.
 https://www.youtube.com/watch?v=cjho_BJ2KsE

Louise Bourgeois est considéré e comme l’une des plus grands artistes. Grâce à un voyage extraordinaire à l’intérieur de sa propre psyché, elle produit de nouvelles formes dans tous les domaines : peinture, sculpture, imprimés, dessins, collages, installations et constructions monumentales. Elle peut tout autant créer des formes ondulatoires dans du marbre qu’utiliser une ancienne robe de sa mère dans une de ses sculptures, recycler une bouteille de parfum Shalimar ou une vieille chaise électrique. Peu d’artistes ont couru le risque que Louise Bourgeois a su saisir dans l’utilisation des matières. Mais c’est l’exorcisme qu’elle est capable de dégager en manipulant ces matériaux q u’elle recherche. Son art est une réponse aux transformations historiques et personnelles de notre temps. « L’art est une garantie de santé mentale. C’est la définition du libre - arbitre. » Louise Bourgeois Pour Louise Bourgeois, le passé est présent d ans notre quotidien, provoquant une spirale sans fin d’émotions, de trahisons et de pertes. Ses préoccupations sont les thèmes universels de l’enfance et de la famille : comment transmettre la colère, panser les plaies, étancher la jalousie, mettre au mond e un enfant et transcender la vieillesse. Elle a su subvertir la tradition de la production artistique pour servir son propos, la prendre à part, la retourner et la réinventer radicalement. Cette « tradition », ce n’est rien d’autre que Michelangelo, Breug hel, Brancusi, Picasso Duchamp et Warhol. Son art nous montre ce qu’est un humain habitant son propre corps – un corps né des traumatismes, en proie aux pensées, à la peur, aux fantaisies, aux désirs et aux conflits biologiques, historiques et familiaux. Elle fait un art de tout. Nous sommes mal à l’aise face à son travail. Nous sommes, comme dans un rêve, impliqués dans une confrontation entre notre quotidien, notre passé et les infinies possibilités de l’art et la vie. Comme Freud devant Michel - Ange, L ouise Bourgeois appelle aussi son spectateur à revivre les anciennes peurs liées aux fureurs parentales et, grâce à la sublimation artistique, à jouir de la transformation de l’angoisse ancienne en présent plaisir esthétique

 

Le dessin est la première approche créatrice de Louise Bourgeois, la source de tout son travail, le fond d'où surgissent les sculptures . Bien que l'un de ses professeurs, Fernand Léger, lui ait annoncé en voyant un de ses dessins sa vocation de sculpteur, Louise Bourgeois est essentiellement, jusqu'à la fin des années 40, peintre, dessinateur et graveur . Elle appelle ses dessins des "pensées-plumes", c'est à dire des idées qu'il faut saisir au vol et fixer comme des papillons : le dessin est indispensable, parce que toutes ces idées qui viennent, il faut les attraper comme des mouches quand elles passent, et puis alors, que fait-on des mouches ou des papillons, on les conserve et on s'en sert : ce sont des idées bleues, des idées roses, des idées qui passent, et puis d'un dessin, on fait une peinture, et de la peinture, on fait des sculptures, parce que la sculpture c'est la seule chose qui me libère.

Cette activité régulière, autonome et parallèle à la sculpture est pour elle une sorte de journal intime de notations de sentiments, d'idées visuelles qui donneront ou non naissance à des sculptures. Louise Bourgeois dessine de façon quasi-obsessionnelle, répétitive, avec beaucoup de plaisir : exercice de révélation plus que d'exorcisme, qui lui permet de dérouler ainsi au fil de sa plume l'écheveau complexe de ses souvenirs, et des images multiples suggérées par de fortes émotions. Le dessin, par son caractère impulsif et spontané, proche en cela de la vérité expressive du dessin d'enfant, favorise le lien avec l'inconscient . C'est le moyen d'accès le plus direct aux images originelles, aux lieux enfouis de la mémoire : transcription plus automatique encore que celle de l'écriture, puisque la forme créée et le sens s'élaborent au fur et à mesure de l'inscription de la trace : Ce que  vous avez écrit devient visible, mais je veux plus que ça, je veux que le visible devienne tangible.

Le statut de ces oeuvres est unique, différent du dessin traditionnel de sculpteur qui auraient une valeur préparative. En effet, les dessins sont longtemps restés secrets, accrochés en séries dans l'atelier ou enfouis dans des tiroirs. Louise Bourgeois ne les montrait que rarement dans des expositions et les conservait comme des documents intimes à usage personnel.

Pour se soumettre au besoin impérieux de dessiner, Louise Bourgeois répond à toutes les sollicitations du support ; toute surface vierge se trouvant alors sous sa main est susceptible de recevoir une trace, une inscription, une ébauche-de dessin, support utilisé souvent recto-verso : enveloppe, papier à petits carreaux, papiers de couleurs, cartons, toile émeri etc ... L'artiste utilise parfois de beaux papiers blancs, pour certains grands dessins "achevés", les autres plus "brouillons" sont faits dans l'urgence . Les techniques employées changent en fonction du style et des nécessités formelles, mais elle marque cependant une prédilection pour le fusain et les encres noires ou colorées . Ses couleurs préférées sont le rouge, symbole de l'intensité des émotions, le bleu qui représente le rêve, l'irréel, l'évasion, la paix et le blanc pour effacer et "retourner à la case départ " .

Suivre le fil du déroulement des dessins de Louise Bourgeois permet en fait d'aborder de nombreux aspects de sa démarche créatrice : c'est le fil conducteur de sa personnalité qui se révèle directement sur toutes ces pages de papier. Il faut que les événements s'enchaînent comme le fil d'un tricot, dit-elle de ses souvenirs . La prolifération quasi organique et constante du dessin permet toutes les métamorphoses et le passage d'un thème à un autre.
Les dessins sonts faits dans l'urgence pour exorciser les peurs .

ENTRETIEN AVEC L'ARTISTE
par Marie-Laure Bernadac
(extraits du catalogue de l'exposition aux Editions du Centre Pompidou)
( .)

Je voudrais que l'on commence par vos premiers dessins
J'ai du mal à parler du passé, je ne peux y revenir . Je suis toute dans le présent, qui mobilise mon attention, le passé me fait peur . Je fais beaucoup de dessins, jour après jour ; je répète, car je ne suis pas satisfaite . Si ce n'est pas convaincant, je continue .
C'est ma férocité d'être entendue . Sous mes airs de sainte nitouche, il y a le désir de plaire. On peut remarquer deux styles de dessins, des abstraits géométriques, et des figuratifs.
Je préfère les dessins abstraits, car ils sont plus lisibles que les formes représentatives.
Vous avez dit un jour que les dessins étaient des 'pensées plumes" ?
Oui, les dessins sont des pensées-plumes, ce sont des idées que j'attrape au vol et que je mets sur le papier. Toutes mes pensées sont visuelles . Mais les sujets traités dans les dessins ne sont souvent traduits dans la sculpture que plusieures années après . Par conséquent, il y a beaucoup de choses qui apparaissent dans les dessins et qui ne sont jamais explorées.
Il y aurait deux catégories de dessins, ceux pour les sculptures et ceux que l'on peut qualifier d'autonomes ?
Oui, mais ce n'est pas volontaire, c'est par manque de temps. J'ai toujours l'impression que je n'aurai jamais assez de temps pour dire tout ce que j'ai à dire.
Il y a donc des sujets qui ne sont traités qu'en dessin, qui ne trouvent pas d'autres moyens
d'expression ?

C'est ça . Mais comme les sujets sont récurrents, ce qui est dit dans un dessin risque fort d'avoir été dit dans le passé d'une autre façon. On retrouve les mêmes thèmes qu'en sculpture. (...)
Dans vos dessins, il y a beaucoup de choses qui pendent, qui sont suspendues ?
Cela vient d'un souvenir d'enfance, en France . Je pense que mes parents avaient honte d'avoir un si beau jardin . Ils considéraient que c'était leur devoir de rendre leur jardin utile. Par exemple, on faisait de l'eau-de-vie, du poiré, et des conserves pour l'hiver . On suspendait dans une salle des nattes d'oignons, des haricots verts enfilés, etc . Mon père avait également suspendu dans le grenier des meubles, des chaises et des fauteuils ... Ca vient de là. Tout cela me fait penser à Balzac, au cousin Pons ou à Eugénie Grandet . J'ai un très grand désir de revanche contre mon père qui essayait de faire de moi une Eugénie Grandet . Ma mère était une féministe, elle ne discutait jamais avec son mari, mais elle disait :"Il faut que tu ailles à l'école, il n'y a que ça qui compte . Sans ça, ton père va se retourner contre toi, et te dire : Tu n'es qu'une bonne à rien, puisque tu n'es même pas mariée" . D'un côté il disait cela, et de
l'autre, à chaque fois qu'un type se présentait, laid ou beau, il le trouvait impossible.
(...) Et toute cette série de dessins très noirs, entièrement couverts ?
Ah oui, je sais ce que c'est. C'est la pluie qui n'arrête pas de tomber . C'est un souvenir d'enfant. Dans la ferme à Antony, nous avions des chiens. On pourrait mettre comme titre "Pyrame". Un jour, Pyrame est mort . Mon père n'a pas osé me dire : "Va enterrer le chien ."
Ma mère aurait trouvé que c'était cruel, elle lui a fait honte . Alors il est allé dans le jardin ; mais comme il était paresseux comme tout, il a fait un trou dans le fumier. Il s'est mis à pleuvoir pendant une semaine, et le chien est réapparu . Voilà le sort de Pyrame, c'est lui qu'on voit là, cette petite tache.
(...) Et les ciseaux ?
Ca, c'est très agressif. C'est une façon de dire : tu crois que je suis bête, mais je peux me défendre . C'est une self-affirmation . J'essaye de faire peur aux gens . Mais ces objets menaçants, ce sont les outils de l'atelier, les sécateurs, les pinees . Les petits ciseaux pendus aux grands, c'est moi et ma mère . Je m'excuse d'être comme cela, mais finalement je suis comme ça.
(. . .) Sur cette page d'écolière, vous avez écrit des centaines de 'je t'aime"
"Je t'aime", cela fait partie du Tout. Je veux que l'on me pardonne ; je dis au type "Je t'aime "(je ne sais pas si c'est vrai) mais je veux qu'il me pardonne mon côté agressif . Vous me ferez deux cents lignes, ce sont les punitions de l'école . C'est écrit sur le lit de la sculpture de l'homme en arc hystérique.
Comme titre, vous avez mis "Désir"
Oui, parce que le désir est une chose défendue, pour laquelle il faut être punie. On trouve souvent dans vos dessins, des images de cercles, de spirales. Oui, mais ici, dans ce dernier, ce n'est pas un rond, c'est un ovale. Ce n'est pas une cible . Au lieu d'un centre, il y en a deux . D'où la forme ovale, l'oeuf est plus riche que le cercle.
Quels sont vos matériaux préférés pour le dessin ?
L'encre et le fusain. Ca, c'est la meilleure boîte . Les fusains ont tellement de valeur que je garde même les plus petits . Il y aussi les lames de rasoir et la gomme, indispensable, on peut tout effacer . L'encre, c'est définitif ; mais pas complètement car la meilleure encre c'est la blanche qui vous permet de passer par-dessus et de supprimer . Si je veux effacer quelque chose, je mets du blanc. Le négatif est plus important que le positif.
Et les papiers ?
J'essaye de trouver de beaux papiers, mais je prends aussi tout ce qui se trouve sous ma main, enveloppes, cartons, papier imprimé, etc.
Quand vous faites des dessins très colorés, n'y a-t-il pas une envie de peinture ?
Non, ce sont des sculptures . La peinture, c'est une perte de temps ; moi, je ne perds pas mon
temps. (...)

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Citations : Louise Bourgeois (1911 - 2010).

*"Mes émotions sont trop grandes pour moi, alors elles m’embêtent et je dois m’en débarrasser. Mes

émotions sont mes démons "
 
*«L’art est une garantie de santé mentale. C’est la définition du libre arbitre.»

*"Dans mon art je suis l'assassin, dans la vie je suis une petite souris."


*«Certaines personnes sont tellement obsédées par le passé qu’elles en meurent. Si votre volonté est de refuser d’abandonner le passé, vous devez le récréer. Vous devez faire de la sculpture.»
 

 
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